"Parents défaillants" est le titre de la récente tribune de la philosophe et psychologue Hélène L'Heuillet dans Libération. Elle y dénonce les récentes annonces du gouvernement portées par la ministre des Solidarités et des Familles, Aurore Bergé.
- Hélène L'Heuillet, maîtresse de conférences émérite en philosophie à Sorbonne Université et psychanalyste
À la suite des émeutes de juillet 2023, le sujet de la parentalité est revenu en grande pompe. Accusés d'être défaillants, les parents des émeutiers se sont vus adresser en décembre dernier un plan gouvernemental dont il a été dit qu'il allait les accompagner et les responsabiliser. Néanmoins, les "punitions" de travaux d'intérêts généraux et les injonctions aux indemnisations financières pour les parents jugés défaillants ont fait polémique au point qu'une partie de la commission sur la parentalité a démissionné.
Le 5 janvier dernier, Hélène L'Heuillet publiait une tribune dans Libération : "Nous sommes tous des parents défaillants". Pour elle, la parentalité n’est pas affaire de compétence mais de place qu’on occupe en respectant celle de l’enfant. Aussi, elle dénonce le fait qu'à travers ces annonces, le gouvernement ne se préoccupe pas du malaise contemporain des enfants mais effectue un jeu de passe-passe qui convertit un cri de colère contre l’injustice en un échec éducatif.
Une mauvaise réponse aux émeutes
Le 10 décembre, Aurore Bergé, ministre des Solidarités et des Familles expliquait dans La Tribune dimanche que la toute nouvelle Commission sur la parentalité, co-présidée par Serge Hefez, était, entre autres, une réponse aux émeutes qui ont suivi le meurtre de Naël. Et en même temps, elle menaçait les parents qu'elle appelle "défaillants" de travaux d'intérêt général. Dans la foulée, deux membres de la commission ont démissionné. Et depuis, Serge Hefez s'est indigné lui-même et a précisé avoir accepté la coprésidence de cette commission pour soutenir les familles en difficulté et certainement pas pour "surveiller et punir", citant Michel Foucault. Hélène L'Heuillet s'est ensuite fendue d'une tribune dans Libération pour défendre les parents défaillants.
Hélène L'Heuillet explique : "On voit bien quel est le malentendu entre la Commission qui relaie le travail des associations, des réseaux d'aide et d'écoute, et puis le gouvernement qui, en la personne de sa ministre de la Solidarité et des Familles, a un autre but. Ce malentendu ne date pas d'aujourd'hui puisque les associations d'aide aux parents sont apparues à peu près dans les années 1990, mais dans un cadre associatif. En France, il faut toujours que l'Etat vienne donner une forme institutionnelle. Ça peut être pas mal aussi parce que ça crée des partenariats. Mais néanmoins, là en l'occurrence, on voit très bien l'ambiguïté. Et je pense vraiment qu'on peut faire crédit aux membres de la commission et aux deux coprésidents, Serge Hefez et Hélène Roques, de ne pas vouloir remettre les parents dans l'ordre, dans le droit chemin, etc. mais plutôt de relayer ces réseaux qui existent dans le social, d'aide, d'écoute, de groupes de parole, etc. Mais évidemment, la ministre a autre chose en vue. Là encore, ce n'est pas très nouveau parce que les stages parentaux, toutes ces choses-là, sont aussi souvent des partenariats avec le ministère de la Justice. Il existe toutes sortes de partenariats mais là, la ministre a dévoilé qu'en fait, ce qu'elle veut, c'est ce que j'appelle une forme d'ortho-parentalité, c'est-à-dire corriger les parents."
Pour l'invitée, les émeutes de l'été dernier ont été le prétexte pour donner un coup de vis supplémentaire et pour faire passer un message aux associations, en disant : "Qu'est-ce que vous faites ?", alors que pour elle, c'est une façon de tordre un peu le problème, de le déplacer. "Au moment de l'été dernier, c'était très clairement l'injustice de la mort de Naël, la réflexion sur la police, sur les violences policières." Et puis, la question de l'autorité parentale a été abordée. Pour Hélène L'Heuillet, on s'est mis à tout mélanger : l'autorité à l'école, l'autorité dans les familles, la décivilisation, etc. en disant qu'il n'y avait plus d'autorité nulle part. "Non, il y a un vrai problème social, un vrai problème d'injustice. Il y a une question de violences policières en face, on ne peut pas le nier non plus. Et donc c'est cela qui s'est exprimé l'été dernier. Cela ne veut pas dire qu'on justifie le fait de tout casser, mais ça signifie que la révolte, il faut l'entendre et il faut l'entendre comme une révolte."
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Ne pas condamner les défaillances
Hélène L'Heuillet condamne cette tendance qu'on a aujourd'hui à toujours vouloir faire bien, à combler les failles, à faire qu'il n'y ait jamais de manque, que tout soit parfait. Elle pense qu'on fait un peu des catastrophes si on se défend trop de l'aléatoire, du raté, de l'échec. Pour elle, il faut cesser de condamner les défaillances car elles sont là tout le temps.
Hélène L'Heuillet : "Alors on fait des conneries aussi. Bien sûr, il faut le dire et on rate des trucs, parfois les mêmes [que nos parents], parfois d'autres, on ne sait pas. Mais en tout cas, ça permet aux enfants de prendre la place. On voit très bien en analyse que la plainte contre les parents, c'est absolument nécessaire. Il faut se l'autoriser, ça fait partie de la séparation, de la coupure psychique. Pour se séparer de ses parents, il ne suffit pas de prendre un studio et de s'en aller, ce serait trop simple. On peut aller au bout du monde et n'être jamais séparé psychiquement de ses parents. Pour se séparer psychiquement de ses parents, il y a un moment, il faut s'autoriser à les critiquer, ça ne veut pas dire qu'on va les insulter. Ça ne veut pas dire qu'on va les haïr, qu'on va cesser d'avoir une relation avec eux, ça signifie qu'on prend sa propre place dans l'existence."
Elle dit aussi que par ailleurs, il y a de vraies défaillances, qui elles sont condamnables : "Là, ce ne sont pas des réseaux d'aide à la parentalité qui peuvent aider à porter remède à ça. [...] Là, il y a eu une autre commission qui a fait un travail extraordinaire, la Civiise, qui montre bien que là, sur l'inceste et sur la maltraitance, il n'y a quand même pas d'autre solution que de s'occuper des enfants, de les croire d'abord, de les mettre à l'abri des parents qui les maltraitent et qui ne respectent pas leur place." Ella ajoute : "Les parents qui sont réellement défaillants, qui commettent même des fautes − d'ailleurs, le terme de défaillant est beaucoup trop faible − à l'égard des enfants, ce ne sont pas des parents qui ne savent pas être parents, ce sont des parents qui ne tiennent pas leur place de parents."
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-> Question du jour : nos voisins sont-ils nos ennemis ?
Hélène L’Heuillet écrit en 2016 dans son livre "Du voisinage : réflexions sur la coexistence humaine” : "Faute de terre en friche, d'île déserte ou de territoire vierge à habiter, plus rien ne sépare aujourd'hui les hommes. Nous sommes donc tous voisins. (...) Savoir comment vivre et interagir avec son voisin sans tomber dans les pièges ravageurs du face-à-face constitue le principal défi d'une éthique du voisinage nécessaire dans une société de masse où, serrés les uns contre les autres, nous devons trouver le moyen de coexister."
Arbitrer les conflits de voisinage pour amener les deux parties vers un compromis et éviter l'escalade, c'est l'une des missions de Nadia Bourge, directrice des ressources humaines à la retraite qui exerce la fonction bénévole de conciliatrice de justice en lien avec le Tribunal de Paris.
Vous avez des voisins qui semblent vivre en après-ski et écouter à fond Mylène Farmer les soirs de pleine lune et vous ne savez plus où vous réfugier ? Notre invitée nous aide à comprendre de quoi nos relations de voisinage sont le nom.
Programmation musicale :
- JALEN NGONDA - Come Around and love Me
- OLIVIA RUIZ - La Réplique
- PETE RODRIGUEZ - I Like it Like That
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